55 jours ! 55 jours durant lesquels tout a changé. Pendant ce temps de confinement, nous avons du changer notre mode de vie, modifier nos comportements.

Aujourd’hui déconfinés, devons-nous oublier ce que nous avons vécu… et ce que nous avons appris ?

En tant qu’élu local, pour avoir vécu cette crise du Covid 19 quotidiennement au plus près de la population, je pense au contraire que nous avons des enseignements à en tirer. Des politiques à repenser…

Les faiblesses révélées de la société réunionnaise

Je m’interroge en premier lieu sur l’efficacité du système sanitaire. Un système éclaté, traversé par des actions et des discours contradictoires. Le Préfet s’est efforcé, dans le dialogue avec les maires, de trouver des réponses réunionnaises aux problèmes générés localement par ce fléau mondial. Il a sans doute été plus difficile pour lui de coordonner les services de l’État, dont les actions n’ont pas toujours été convergentes. L’exemple le plus flagrant est celui de la gestion désastreuse des masques. La crise sanitaire révèle aussi une crise de notre système. Nous en avons payé le prix.

Cela a aussi favorisé des postures politiques, qui ne sont pas étrangères à la période électorale toujours en cours. Tout cela a nourri la cacophonie ambiante, qui a elle-même nourri l’inquiétude générale.

Nous avons été doublement angoissés car doublement confinés : dans nos foyers, comme tous les Français, mais aussi dans notre île. Nous sommes immédiatement pris en otage, dès lors qu’il y a des carences dans l’organisation des circuits d’approvisionnement et de distribution de nos produits agricoles. Le prix des produits de base tels que l’ail et l’oignon s’envole, frappant durement le pouvoir d’achat des ménages. Les spéculateurs accapareurs profitent de la pénurie, dont on se demande si elle n’est pas parfois artificielle.

Le port et nos deux aéroports sont les portes de notre « maison Réunion ». Mais en avons-nous les clés ?

Au coeur de cette crise , nous avons vu que nous devons absolument rester maîtres de leur ouverture et de leur fermeture. Le port et nos deux aéroports doivent rester des sas sanitaires et économiques, qu’il faut sanctuariser.

Et il faut, bien sûr, en finir avec la religion du « tout import ». Les évènements de ces dernières semaines ont rappelé notre dépendance aux importations et aux spéculations. Privés d’ail, nous nous sommes souvenus qu’autrefois, nous savions produire ce que nous consommions. Et nous savions consommer ce que nous produisions.

Nous devons retrouver ce modèle du développement « par nous-mêmes » !

Nos ressources et nos « capabilités »

Face aux difficultés, le Réunionnais a prouvé qu’il est capable de relever les défis et d’imaginer des solutions réunionnaises.

D’abord, nous avons su faire preuve de discipline et de responsabilité, dans le respect des consignes imposées brutalement. Nous n’avons pas eu à déplorer d’émeutes, de dégradations dans nos commerces, de contestations… L’adhésion a été forte et immédiate, si bien que la population a su freiner rapidement la propagation du virus. Nous pouvons être fiers de cette réussite collective.

Cette discipline s’est traduite particulièrement dans l’adaptation progressive des familles à l’école à distance mise en place par le rectorat. L’engagement des parents aux côtés de leurs enfants ne pourrait-il pas augurer un nouveau partenariat avec l’Éducation Nationale, avec un rôle plus inclusif dans l’apprentissage ?

Tout le monde a pu voir, également, l’importance des travailleurs Réunionnais, habituellement éloignés des projecteurs et des caméras, et pourtant essentiels : soignants, éboueurs, employés de commerce, enseignants, livreurs, boulangers,… qui ont fait tenir la société durant cette crise. Les travailleurs de l’ombre ont été mis en lumière. Ils ont été applaudis. Mais est-ce suffisant ?

On a pu observer également un formidable élan de solidarité citoyenne. A Vincendo par exemple, un collectif de couturières a été l’un des premiers sur l’île à s’impliquer dans la fabrication et la distribution gratuite de masques artisanaux. Cette initiative spontanée et innovante a rapidement été relayée par divers acteurs sur tout le territoire. On a vite compris que, face à la pénurie due à un manque d’anticipation et de clairvoyance, nous ne pouvions compter que sur nous-mêmes et agir que par nous-mêmes.

Nous avons également prouvé que nous pouvons mettre en place des circuits courts, du producteur au consommateur. Bon nombre de marchés forains ont su s’adapter pour soutenir les productions locales, en mettant en place des dispositifs au profit des agriculteurs. À Saint-Joseph, professionnels et autorités ont su donner vie à un projet innovant : le « marché des producteurs en formule drive ».

Cette période nous a appris à nous recentrer sur les achats utiles, à distinguer le nécessaire de l’accessoire, à faire le tri entre le superflu et l’indispensable : à revenir donc à l’essentiel.

D’une certaine façon, nous avons été rappelés à ce qui fait la qualité de nos vies : se recentrer sur la famille, donner du temps à ses proches, travailler autrement, pratiquer des activités telles que le jardinage, la cuisine, les loisirs familiaux, cultiver les solidarités de voisinage… Tout simplement, se réapproprier ses temps de vie, leur donner du sens.

Il a même été constaté une baisse de la mortalité durant cette période (JIR du 4 mai). Serait-ce le résultat d’une moindre pression sur la vie quotidienne, d’une meilleure gestion du temps, peut-être de moins de déplacements… ?

Oui, nous avons été amenés à réfléchir sur l’hyper-consommation des biens, mais aussi sur l’hyper-circulation des personnes.

Cette crise a mis sous les feux de l’actualité un système où tout un pan de la population est aujourd’hui sacrifié sur l’autel des arrangements personnels et de la rentabilité financière. Je pense plus particulièrement aux personnes âgées qui du fait de notre mode de vie occidental, sont reléguées, malgré nous, dans des structures d’accueil conventionnées ou « marons ». Dès lors, en lieu et place d’une marchandisation du grand âge, en harmonie avec notre culture réunionnaise axée sur la cellule familiale, serait-il encore possible de proposer un autre modèle de prise en charge ?

Et maintenant ?

Toutes ces réflexions constituent un terreau riche, qui doit fertiliser notre avenir.

Il faut une volonté et une politique fortes pour redessiner notre avenir dans la France, notre place dans l’océan indien, notre destin dans l’Europe… notre relation au monde.

Notre service public doit être le premier exemple d’une chaîne de transformations. En ma qualité de Maire, je suis favorable à une expérimentation coconstruite avec le personnel communal et leurs représentants syndicaux, en vue de mettre en place un nouveau contenu des missions, répondant davantage aux besoins et attentes des usagers, mais aussi des agents : former à la citoyenneté, apporter des réponses adaptées aux exigences des nouvelles tranches d’âge, préparer encore mieux nos jeunes à leur avenir…

Dans cette transformation, il nous est nécessaire de garder un niveau de productivité performant en créant le moins de nuisances possible pour la santé des personnes : en économisant les déplacements, en adaptant les temps de travail. Le télétravail est une méthode que nous avons dû mettre en œuvre depuis deux mois : elle a porté ses fruits. Elle est pleine de promesses pour l’avenir des services publics.

Libérons du temps, au profit d’activités utiles à la société. Par exemple, une personne aujourd’hui à la retraite ne pourrait-elle pas faire bénéficier la population de son savoir-faire, de son expérience, de manière bénévole mais en échange d’avantages fiscaux ?

Ces propositions ne peuvent être formulées que dans un cadre plus global : travaillons ensemble pour un nouveau contrat social. Pour plus de liens de solidarité au coeur de notre population. Pour que nos jeunes puissent aborder ce nouveau monde avec plus d’espoir et de confiance. Avec de nouvelles perspectives pour l’emploi, la formation, les trajets de vie et d’épanouissement personnel. Avec une éducation populaire qui réponde aux nouveaux besoins personnels, culturels et sociétaux.

Regardons, écoutons notre histoire, nos aspirations, notre géographie et l’immense potentiel dont nous disposons. Pour la construction d’une Réunion plus fraternelle et harmonieuse.

Affirmons notre réalité et notre identité insulaires : voilà le défi qui est le nôtre, et qui dépasse les clivages politiques.

Nous sommes aujourd’hui déconfinés. Travaillons pour que notre société réunionnaise soit demain déverrouillée, décomplexée. Pour l’épanouissement du Réunionnais dans la société réunionnaise, une société qu’il construit plutôt qu’il ne subit.

Ce nouveau modèle doit être issu de notre intelligence collective, de la confiance en nos « capabilités » d’entreprendre notre développement pour nous-mêmes, par nous-mêmes.

8 Commentaires

  1. « port et nos deux aéroports sont les portes de notre « maison Réunion ». Mais en avons-nous les clés ? »
    Je n’ en suis pas convaincu ! En référence aux propos du préfet déclarant lors d’ une conférence de Presse que l’ ONU n’ avait pas dans ses..orientations la fermeture du trafic aérien international..en plein confinement alors que 75% des contaminés étaient entrés par ces portes..
    Notre destin est entre les mains de l’ ONU maintenant…

  2. Bien dis très bonne analyse de la situation
    Il est vrai que notre modèle de société arrive dans une phase critique il est vrai aussi que personne de peut prévoir demain. Peut-on, doit-on corriger ce qu’on a fait ?
    Une chose semble possible osons l’impossible, nous questionner et faisons, faisons ce qu’il nous paraît juste et équitable sans rien attendre de l’extérieur.

  3. Un Maire lucide, courageux et qui met ses contitoyens au centre de ses préoccupations!
    BRAVO et MERCI à vous , votre équipe et a tous les travailleurs communaux.

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